Canton d'Heiltz-le-Maurupt

 

Le Caïffa

par Joseph Richard

 

"Qui se souvient, dans notre région, du "caïffa", ce marchand ambulant, poussant une voiturette à trois roues, aidé par un chien, et proposant aux villageois, un peu d'épicerie et de mercerie ?

Le surnom de "Caïffa" est la contraction du nom de la société commerciale "Au planteur de caïffa". A l'origine, cette société importait et commercialisait du café.

Elle fut fondée à la fin du XIXe siècle et étendit son système de distribution à la province.

Dans notre canton, vers 1925, la société Debrey remplaça la société "Au planteur de Caïffa", mais le sytème de vente resta identique. Les marchandises étaient fournies par un grossiste Châlonnais, Madame Lheureux, à la tête d'une équipe de quatre colporteurs. Elle-même s'approvisionnait à la maison mère à Paris, les Etablissements Debrey.

Monsieur Murer, le caïffa local, recevait ses commandes en gare de Pargny-sur-Saulx, où il allait les prendre régulièrement grâce à une calèche tirée par un cheval. Plus tard, il utilisa les services d'un transporteur qui venait de Châlons-sur-Marne avec son camion pour charger des fromages à la fromagerie Trépot de Vanault-les-Dames. Inutile de préciser que cette navette était appréciée. D'autant plus appréciée que, quelquefois, le chauffeur lui "prenait" un paquet de café.

J'ai eu la chance de rencontrer à Vanault-les-Dames Monsieur Murer fils, âgé de soixante quinze ans, et qui, dans sa jeunesse a aidé ses parents dans leurs dures tournées. Ses premiers souvenirs remontent au début des années 30. Il avait alors environ sept ans.

Il se souvient que son père, quand cela était possible, l'emmenait avec lui en tournée. Il avait une voiturette en bois, d'un volume d'environ un demi mètre cube. Cette voiturette était en fait un coffre monté sur deux roues fixes et une roue folle à l'avant. Un gros chien appelé "Turc" aidait à la traction dans les montées. La marchandise était soigneusement rangée dans le coffre. Les articles "attractifs", on dirait maintenant articles d'appel, étaient ficelés sur le dessus du coffre pour être vus immédiatement par le chaland et tenter ce dernier. Monsieur Murer m'a raconté avec exactitude ces emplois du temps journaliers... Et d'autres choses, écoutez plutôt...

- Je m'en souviens qu'à la mobilisation de mon père, j'ai repris le travail avec ma mère. J'avais alors treize ans. Nous n'avions plus de chien. La semaine de travail se déroulait ainsi :

Lundi : Villers le Sec, Alliancelles, où nous prenions le repas de midi chez Mme Boisvin.

Mardi : Vanault le Châtel. 

Mercredi : Rosay, Doucey, Vavray-le-Petit, Vavray-le-Grand, Bassu repas chez Mme Varlet.

Jeudi : Saint Jean devant Possesse, Vernancourt repas chez Mme Bertillot.

Vendredi : Vanault-les-Dames et une tournée locale.

Samedi : Sogny, Heiltz-le-Maurupt repas chez Mme Desboeufs.

Total du périple hebdomadaire : environ 90 km, et ce par tous les temps.

L'été quand il faisait très chaud, le goudron fondait, et il fallait avancer dans l'herbe sur le bord de la route pour ne pas rester collés. Le goudron, à cette époque était de moins bonne qualité que celui d'aujourd'hui. Il y avait aussi la route de Vavray à Bassu qui était pavée de grosses pierres brutes : la voiture n'avançait plus, les chevilles se tordaient. Ma mère murmurait à l'oreille : "courage, mon fils !" J'avais alors quinze ans. Pour nous protéger de la pluie, nous avions un grand parapluie de berger. Mais ce que nous aurions apprécié par dessus tout, si cela avait existé à l'époque, c'est une paire de bottes en caoutchouc. Nous n'avions que des brodequins qui étaient vite détrempés dans la pluie ou la neige.

On n'a jamais eu peur des voleurs. Jamais de problème... Mon père avait pourtant prévu cette éventualité. Un jour il me dit : "tiens regarde, si on nous attaquait ou si on tentait de nous voler, prends cette boîte et jette-la aux yeux du gars... C'est du poivre moulu".

Le montant moyen de la recette journalière était d'environ dix francs. Une bonne journée pouvait atteindre 25 à  30 F, de l'époque. Nous prenions un bénéfice de 11%. Les gens à cette époque étaient pauvres et nous consentions souvent du crédit. Cela n'a jamais été un gros problème, car nous connaissions très bien nos clients et réciproquement.

On avait des produits spécifiques, particulièrement adaptés à ce genre de commerce. Le produit phare, c'était le café. Il y avait plusieurs qualités. Le meilleur était le café -D- pour l'achat duquel le client obtenait une vignette. Un cumul de dix vignettes donnait droit à un cadeau. Puis il y avait les conserves en boite, les biscuits, le sucre, la mercerie, fils, aiguilles, lacets, cirage, etc... Un système de collecteur à timbres existait aussi. On peut y voir, grâce aux illustrations, l'évolution de la gamme des produits proposés.

Nos activités se sont arrêtées pendant la guerre. Après l'exode, on n'a pas repris. Les patrons, les Debrey, étaient juifs, on n'a plus jamais entendu parler d'eux..."

 

Texte extrait de l'ouvrage "Marne, pays d'histoires - Mémoires insolites et curieuses", Editions du Coq à l'Ane, 2000.

 

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